La vieille bâtisse.
Il était une fois une bâtisse. La maison était vieille, d’un âge certain, centenaire et davantage, qu’elle avait nécessité beaucoup de travaux. Chaque pièce avait été reprise, embellie, consolidée. Pour cela, il avait fallu sur des décennies une grande quantité de matériaux. Ceux, anciens, avaient été stockés dans les annexes toutes aussi nombreuses que l’avaient été les désirs du beau et du presque bien fait. Elles étaient au nombre de cinq : une cave voûtée sous toute la superficie de la maison, un garage avec cour et deux bâtis dont l’usage au siècle dernier était courant : des commodités de cour, un pigeonnier maçonné sur deux niveaux, richement doté d’un paratonnerre. Avait-elle cent-trente ans qu’elle avait hébergé en ses faux apparats un grand nombre de directeurs : la demeure l’exigeait. C’était ainsi. C’était, cependant, négliger que les temps changeaient et que les directions meurent comme les civilisations arrivées à bout de course, essoufflées. La façade était sombre d'un gris presque noir, les volets au bois terni avaient perdu leur couleur initiale et sa cave humide avaient exigé des feus propriétaires à se décider de la repeindre pour lui redonner un semblant de santé. Cent-trente ans dans son jus grisâtre et trois petites années dans son nouvel éclat de propreté couleur sable lui avaient redonné un élan de jeunesse.
Le maître des lieux -nous l'appellerons Jean- lui aussi directeur, avait accumulé et empli toutes ces dépendances, sans jamais se soucier de leur avenir, de leur pourrissement, de leur délitement. Toutes étaient devenues des déchetteries sans que rien ne soit jamais décidé à être recyclé. Le maître était pourtant disciple du recyclage pour la bonne marche de la planète afin de ne pas polluer, sauf chez soi. Être disciple de la planète n’engage que peu d’actions - c’est principalement une affaire d’État - alors que chez soi, cela engage une force de travail constante que chacun ne peut pas assumer, préférant être dépourvu d’odorat et de clarté visuelle quand l’intérêt du loisir prévaut sur le labeur. Se salir les mains ? Oui, mais à une condition : que les mains s’emplissent de pièces métalliques sonnantes et trébuchantes. Le déchet ne rapporte rien ! Ainsi, les mains restent-elles propres, sans crevasses, sans égratignures. Il y a des mains d’homme plus douces que celles de femme au travail plus intense ; quoi que ! Car les siennes étaient aussi larges qu'un battoir à linge, inélégantes.
Vint le jour où la vente fut décidée, chacun des propriétaires passés en cette demeure étant parti rejoindre d’autres Cieux que l’on appelle la demeure des morts. De passés, ils en étaient devenus les trépassés. Le maître contempla la somme de ses déchetteries tout en évaluant la valeur des murs et des déchetteries pour que la bâtisse gonfle de ses deniers le ventre de sa bourse. L’homme n’était pas seul ; il avait plusieurs frères avec lesquels il fallait partager : la maison et la déchetterie. Qui aurait quoi ? Là, était la question qui n’en était pas une pour lui puisqu'il était maître aussi de la manipulation. La maison pour lui, les déchetteries pour les frères, celui qui la voudrait vider pour le bien de la planète. Jean se savait déjà garder les mains propres, mais toujours aussi inélégantes et aux ongles rongés. Tout est question de stratégie. Le silence était sa tactique. Il y a des mutismes protecteurs d’autrui qui sont sagesse et il y a ceux qui manipulent et qui sont l’endurance du mensonge. De trépassés, il ne voyait pas qu’il était le prochain dans la douleur, car la vie cueille chacun du bouquet des larcins et faussetés commises. Nul n’y pense. Il est vrai que le malotru pense sa vie éternelle et forte en récompenses matérielles. Seul, le sage se sait mortel et redevable de ses actes en biens célestes. Le premier agit pour le pire, se moquant des autres, la calomnie suspendue aux lèvres ; le second œuvre pour le bien dans la peine, le silence arrimé à sa bouche.
Il y avait un notaire dans la ville qui adorait le maître, car le maître avait un titre ; pas les quatre frères, si ce n’est peut-être l’un d’eux, complice, un peu mieux loti, car il arborait un blason. Les autres avaient vécu leur vie dans l’humilité pendant que Jean, le porteur de titres, se gaussait sans cesse de sa qualité. C’était, semble-t-il, sa façon de se rassurer sur son pouvoir pour mieux écraser n’importe qui il croisait. Son « je suis » emphatique mouillait ses lèvres d’orgueil pendant que les autres exprimaient leur "Je" avec humanité. La noblesse réelle d’un verbe peut être défigurée selon qui le prononce. Le notaire mit la demeure en vente et exigea que les annexes soient vidées et nettoyées. Vidées, cela est juste ; nettoyées dépend de la dignité que l’on porte en soi. Chacun le sut. Le notaire avait été clair en ses propos, tout en pointant du regard les frères comme exigeant que cela fut fait par eux et non par le maître de la bâtisse. Les gens bien fortunés s'épaulent toujours regardant la misère comme un fardeau abject dont il faut se débarrasser aussi. Aucun ne bougea hormis un seul des frères, Paul. Chacun était mort à l’action avant de l’entreprendre. La mort comporte beaucoup de visages. Elle n’est pas que le trépas physique ; elle est aussi le trépas de l’âme nonchalante qui n’a jamais estimé son prochain, qui ignore ce que le verbe aimer veut dire. A-t-il seulement un sens ?
La date finale de la vente approchait à grandes enjambées. Les déchetteries restaient intactes en ses moult annexes. Il fallait vite vider ; le temps était compté. Attendre le dernier moment restera toujours une volonté de non-faire, une pensée de fer non-malléable, condamnant l'action.
Paul, le plus faible des frères qui était porteur d’un handicap physique lourd, à la station debout difficile, regarda la misère du lieu, la misère des âmes, la misère de l’esprit qui n’a pas fécondé d’humanité les porteurs d’âme et décida de se mettre à la tâche. Le temps pressait. Le nombre de jours à tout évacuer allait être nombreux. Chaque jour achevé, il dessinait un trait sur le calendrier et ainsi, pouvait-il voir le labeur fait. Paul arrivait tôt le matin et repartait à la tombée de la nuit qui s’écrivait en fin d’été. Ses doigts enflaient. Son corps pliait sous la charge. Son bras droit pesait le poids d'un sac de cinquante kilogrammes de ciment, si lourd qu'il ne savait plus comment le bouger. Les cervicales n'osaient plus danser dans son cou ; l'Atlas se figeait comme broyée. Le handicap recommençait à révéler ses limites. Il lui fallait souvent s’asseoir pour mieux continuer. Ah ! Cette douleur qui donne envie de pleurer, parfois de hurler ! Ne pas s’écouter ! Faire confiance en la Providence et en son Ange Gardien. Aimer le travail et la beauté, le propre et l'harmonie. Avoir des aides spirituelles et leur faire confiance. Avoir leur aide. Avoir la gratitude du ciel qui n’est redevable en rien des actions entreprises pour l’amour de ce qui est fait, de ce que nous faisons. Il regardait le ciel bleu, parfois engorgé de pluie naissante, se disant qu’il valait mieux un ange heureux d’esprit conscient plutôt que les ombres rampantes de ceux qui ignorent la valeur des mains écorchées dont les égratignures saignaient parfois abondamment sans que cela ne le fasse s’arrêter. Un clou rouillé fiché sous un ongle. Un tesson de verre sur le sol de la cave. Une écharde plantée dans la paume de la main. Une pierre qui tombe sur l’épaule. Une planche qui n’a pas été vue sur laquelle on trébuche. Un bac en métal rouillé qui bascule sur un sommier métallique déposé en bascule sur d’autres bacs empilés. Un bout de poutre inutile jeté là par hasard sans se soucier de son aplomb futur. De la sciure humide sur laquelle le pied dérape tel il glisse sur de la neige damée. Un bocal oublié encore plein de légumes comme s’il venait d’être fait et qui avait pourtant quarante ans, caché entre deux planches tombant en poussière. La vermine est passée par là. Un vieux matelas que l’on agrippe sur le bout de tissu paraissant encore sain et qui se déchire, dévoilant son flot de mousse servant de patinoire. La chute. La douleur. Le cri. Le courage d'être soi, pendant que les frères riaient, vides d'âmes.
La dignité regardait la vaillance du sang répandu. Parfois, Paul, s’asseyait-il, volontaire et grave, qu’en le voyant faire, on pouvait penser qu’il était méritant. Mais non ! Nous n’avons le mérite que de l’honneur qui observe et voit la grâce de la finalité ; et s’asseyant sur une marche de l’escalier descendant à la cave, sous la verrière cassée et pleurant de pluie qui dévalait les marches une à une, pleurant uniquement de fatigue non de lassitude, qu’il était heureux de faire de l’art : redonner de la propreté à un lieu saillant et disgracieux relève de l’art qui embellit la vie, disait-il. Heureux est celui qui sait voir la transformation lumineuse de la tache et de la tâche. Elle a dans l’invisible l’éclat de la lumière exprimant sa gratitude ce que la cupidité ignore. Parfois, prenait-il le temps de se reposer pour mieux recharger sa force à la force d’un Valjean qu’il relisait de-ci de-là une page de « Les misérables » de Victor Hugo et d’un long poème de Khalil Gibran qui lui parlait d’« Orages ». Cela le ragaillardissait et «Jean Valjean» portait des charges devenues soudainement légères, car le poids d’un objet n’a que le poids physique de sa masse alors que le poids de la calomnie enténèbre celui qui la profère à l’encontre de la bienséance qui s’active. Quant au poids de l’amour des choses bien faites, il possède la beauté de la légèreté. Ainsi pensait-il, sans pour autant ne pas faiblir à certains moments pour ruminer contre ceux qui se reposaient sur son dos, ses épaules, ses mains, vouant leur temps libre à un bateau pour photographier des cygnes qu’Instagram aime, une maison en Normandie ; ceux qui attendaient la fin de la succession pour rembourser de moitié le nouveau joujou de Noël qu’était cette acquisition nouvelle.
Paul regardait à nouveau ses marches de cave et ses doigts, et disait à voix haute à nul qui n'entendait, car seul, que même au mieux de sa spiritualité, il était encore bien imparfait. Il ne pleurait plus de fatigue. Il pleurait sur ses imperfections. Cela le redressait. Le dos redevenait droit un temps. Il serrait davantage sa ceinture lombaire, se frictionnait les épaules avec un onguent à base de camphre et de menthe, et recommençait à porter la charge qui n’avait plus de poids tant elle en avait.
Il connaissait bien ce Jean, ce frère riche en titre. Il l’entendait penser, de loin, car il était télépathe au point d’entendre ce qu’un homme malveillant pouvait penser de lui. Il l’entendait rire, glousser comme à son accoutumé, car il n’était capable que de ces petits rires qui font froid dans le dos et qui avaient glacé chacun de ses frères sauf un. Il l’entendait.
« Laissons le faire ! Attendons que tout soit achevé. Puis, nous lui dirons que nous ne lui avions rien demandé ; que nous aurions de toutes les façons fait ce travail ; que sa présence n’était que supercherie. Sa connerie n’a d’égale que sa besogne à notre service ! Je le hais celui-là. Lui et ses idées ! Lui et sa pensée ! »
Les déchets remontés des annexes et entreposés dans la cour attendaient désormais d'être enlevés, car il fallait après les avoir dégagés s’enquérir de bennes qui pourraient les transporter. Quatre camions-bennes furent évalués pour leur transport. Une déchetterie de village presque complète ! Comment tant de gravats, de bois pourris, de verres cassés, de bouteilles vides de vin, de bière, de meubles dont personne ne voulait, d’objets divers, pouvaient-ils avoir été entassés sur tant d’années sans que ceux qui les y avaient jetés ne s’en étaient soucié davantage ? « On verra demain ! » Demain n’était jamais venu et demain devenait aujourd’hui du sang versé sur un tesson de bouteille caché dans le sol de la cave.
Des gens du village passant par là au sixième jour virent Paul, le dos courbé, le regard épuisé, la maigreur d'un corps sans défense : "Encore là à tout faire seul ! Dirent-ils. Combien de jours ? Nous revenons avec deux camions-bennes et nous vous enlevons la moitié de cette déchetterie si cela vous convient !
- Oh que oui ! " Cela était parfait.
Chaque soir, Paul repartait, fier du travail fait. Aujourd'hui, il était heureux de l'empathie spontanée rencontrée qui était venue à son secours. Ce qui est fait n’est plus à faire. Seize jours sur deux semaines dissociées avaient été le temps nécessaire à ce vidage : du torchon au gant de toilette qui ne serviront plus, du livre dont personne ne veut à la vaisselle de cuisine, du manteau à l’anorak bleu marine et au pantalon usé, des cadres de photos de famille que nul ne connaît et ne désire, en passant par la somme de détritus des cinq annexes, il avait tout vidé, seul. Il avait fait partir deux bennes à métaux lourds. Il avait décidé de laisser à Jean et à ses autres frères le peu qui restait ainsi que le balayage de la cave. Il avait décidé de leur laisser trois-seizièmes du travail ayant fait treize-seizièmes de ceux-ci. Il verrait. Il ne demandait pas à voir leurs mains propres, les connaissant épaisses comme des pognes qui peuvent sans scrupule battre un homme, ces mains d’homme ingrat qui n’ont rien fait d'ingrat de leur vie, l’un d’eux ayant battu sans vergogne de jeunes enfants et mis un autre sur un trottoir pour une histoire de gésiers de poulet laissés dans une assiette. Ah ! Ces mains ! Il ne les oubliait pas. Paul avait entendu les enfants gémir. Jean n’avait pas été ému de les entendre hurler sous le poids de ses coups. Il ne les avait pas regrettés, non plus. Un enfant à la rue était pour lui normalité : "Il doit finir ses gésiers !" Ces mains qui aimaient la noblesse, tenir un verre, trinquer, et qui ne supportaient pas la saleté ! Ces mains qui auraient pu renouveler le coup de scalpel à "L’homme qui rit". Victor Hugo n’avait pas suffisamment écrit sur la misère des hommes que les Javert et les Thénardier, encore, existaient. Hugo n’avait pas fait moisson de gens bienveillants ni éduqués qu’il pouvait pleurer sur la tombe de Fantine et de Gavroche plus de cent ans après les avoir décrits pour éveiller le genre humain sur l’humanité et les défauts des pires âmes déambulant dans la vie.
Le maître de la maison arriva, toisa Paul, rit de son handicap, ne dit rien, regarda alentour, évaluant le travail fait en bon directeur en titre qu’il était.
- Monsieur est là ! Dit Paul. Il lui demanda : quelle est la valeur de l’homme ?
- Celle de son portefeuille et de son compte en banque. Il n’y en a pas d’autres. Répondit-il.
- Quelle est la valeur de la vie ?
- Même réponse ; il n’y en a pas d’autres. Il glousse.
- Quelle est la valeur de la pensée ?
- Même réponse ! Il s’irrite.
- Quelle est la valeur d’un titre ?
- De surpasser tous les hommes ! Répondit-il, gloussant à nouveau.
- Alors, à ton titre et tes valeurs sans valeur, ta physionomie faussement débonnaire, pour séduire, apprend que la lèpre, déjà, te gagne. Elle te ronge de l’intérieur et bientôt, tu en verras la trace sur tes mains sans que tu ne puisses guérir avant que tu n’aies vu la valeur du monde." Dit Paul.
Vint le jour de la signature. Dans la vieille bâtisse, il restait ces trois seizièmes que Paul n'avait pas évacués, accablé par la douleur physique de la colonne qui s’affaisse, espérant voir ce que ferait ces deux frères aux mains larges comme des battes prêtes à frapper, si propres, aux ongles rongés. Ces mains typiques du côté de la génétique de la mère qui toute sa vie avait été fière d’avoir eu des mains d’homme, sauf que ces mains là n’étaient pas des mains d’hommes, car ce serait oublié la finesse de beaucoup d’entre eux pourtant laborieuses, mais des mains hargneuses, vénéneuses, témoins de leur pensée constante en la laideur de leurs âmes qui n’avaient jamais voulu progresser, mais avaient régressé dans le chemin que doit être une vie. De fines, elles s’étaient élargies jusqu’à l’incroyable confirmation de l’étendue vaste d’une déforestation incendiaire. Le frère porteur d’un blason était aussi trapu que ses mains, alors que Jean, long et étiré comme une ficelle grossièrement tordue, maniéré à souhait, aux gestes quelque peu efféminés, envoûté par son arme favorite : l’arc, contrastait avec la largeur de ses mains identiques à son frère en titres. Il y avait un franc désaccord visible qu’un pianiste n’aurait pu jouer, pas même Franz Liszt qui avait tailladé les palmes d’entre chaque doigt espérant mieux jouer l’étendue des gammes. Pendant que Jean esquivait le regard de chaque partie présente, l’autre blasé à souhait se mit à hurler d’une voix tonitruante qu’un tsunami aurait pu engager un raz-de-marée cataclysmique en l’étude notariale. Tous furent figés devant cette violence verbale qui aurait pu, au-delà de frapper, envoyer n’importe qui en garde à vue pour motif de leurs seuls regards étonnés comme cela aurait pu être pour l'évocation d'un seul mot qui aurait écorché l'oreille. Nul ne comprit ce que ces hurlements avaient signifié, sinon que tous avaient compris que ces deux-là ressemblaient davantage à deux sangliers chargeant plutôt que deux agneaux doués de sérénité. Paul les avait regardés sans sourciller, les autres frères également.
Certains meubles et biens neufs étaient inscrits dans le contrat de vente, accordés par tous les membres de la famille aux acquéreurs : un frigidaire-congélateur, un lave-vaisselle, un lave-linge, une table de ferme et ses chaises, une armoire de salle de douche, un buffet des années soixante-dix et une plaque de cheminée. En réalité, Jean s'était ravisé au dernier moment, c'est-à-dire juste avant signature : tout irait très bien dans sa nouvelle maison. Le notaire avait souhaité alors mettre la maison sous séquestre pour les critères de compromis de vente non remplis dans la totalité. Jean avait osé enlever et emporter deux radiateurs neufs basse inertie, pour sa somptueuse maison. Du vol ! Il avait pour cela laissé la porte d'entrée grande ouverte pour faire croire qu'il y avait eu un oubli de fermeture de l'agent immobilier. Comme rien ne pouvait être prouvé, tout le monde se tut et l'affaire fut réglée, sauf pour les meubles.
La cave devait être finie d'être balayée, les derniers débris enlevés. Ils n’avaient pas estimé utile de le faire. Paul en avait fait les trois-quarts. Il aurait pu faire le reste ! Pensait l'ignoble Jean. Les acquéreurs refusèrent la mise sous séquestre, lassés de ce très mauvais vaudeville et surtout écœuré par ce qu'ils venaient de voir, d'entendre, de vivre. Six témoins, c'était beaucoup et surtout. L’affaire était close. Chacun avait révélé en à peine dix minutes la véritable face de son visage, soit de la valeur de son âme, cette part invisible qui soudainement dévoile une de ses facettes à la grande surprise de tous : "On n'aurait jamais cru cela d'eux !" - " On croyait que c'était Paul, le salaud !" - " C'est Paul qui a vidé seul et nettoyé la bâtisse et ses déchetteries, laissant les effets que les acquéreurs souhaitaient ; les voisins en ont attesté. Ils ont tout vu. Incroyable ! " ou " Aujourd'hui, j'ai tout compris de votre famille !". Jean avait également récupéré deux radiateurs électrique basse consommation. Comme il n'y avait aucunes photos, rien n'avait pu être prouvé. La cave devait être balayée, ses derniers débris enlevés. Ils n’avaient pas estimé utile de le faire et avaient emporté les dits meubles en région autre, leur propriété nouvelle acquise, ce joujou qu'Instagram adore. Les acquéreurs refusèrent la mise sous séquestre, lassés de ce mauvais vaudeville. L’affaire était close. Chacun avait révélé en à peine dix minutes la véritable facette de son visage, soit de la valeur de son âme, cette part invisible qui soudainement dévoile une de ses facettes à la grande surprise de tous : "On n'aurait jamais cru cela d'eux !" ou " Aujourd'hui, j'ai tout compris de votre famille !"
Comme Victor Hugo aurait aimé voir ce dénouement ! Le visage de l’agneau était devenu celui d’un loup vorace et ceux qui avaient été présumés loups s’avéraient être des visages de brebis. Il est des moments dans la vie ou la justice se rend seule sans aide, sans forces de l’ordre, sans avocat, sans juge ; seulement un notaire qui, peut-être, ne considérerait plus jamais un titre et un blason comme étant la valeur d’une morale. Oui ! Les directions meurent comme les civilisations arrivées à bout de souffle. La clerc de notaire fut remerciée pour avoir trop aidé ces deux hommes vils en détournant la boîte mails de Paul afin que les courriels notariés ne lui parvinssent jamais : une maigre boîte de chocolats de la part de Jean et un licenciement pour faute.
Paul quitta l’étude notariale, arpenta quelques rues, silencieux et introspectif, croisa les fantômes de deux amies d’enfance : Cécile et Claudine ; il les salua humblement et vit les fantômes s’évanouir dans l’éther de la vie.
La mort avait décidé d'appeler les deux hommes titrés, car quand la somme de malveillances a été plus grande que la somme de bienveillances, il faut bien prendre la décision de ne plus encrasser la terre, noble corps de toutes décisions pour sa gloire. Ils ignoraient qu'il était porteur d'un crabe que Paul vit, de ces crabes qui assaillent quand l'athéisme et la haine associés sont plus actifs qu'un volcan en action.
La vieille bâtisse pouvait désormais vaquer à une toute nouvelle destinée sans ne plus jamais voir aucun directeur terroriser la vie. Elle devint le symbole de la lutte hautement gagnée, un havre de culture où Hugo, Zola, Gibran, Tolstoï, les sœurs Brontë, Goethe, Thomas Mann, Hermann Hesse, Rumi, et tous les amis de Paul et d ses nuits, pouvaient enfin voir le jour au travers des persiennes enfin ouvertes. Paul avait serré la main des nouveaux maîtres aux visages bienveillants, aux regards étonnés, pour parachever dans cet acte ultime le transfert de la culture multilingue, des idées ensoleillées, de la pensée régnant sur la vie des idéaux philosophiques, pour faire taire à jamais l'image des contraires qui, tant, avait sali la vie. La vieille bâtisse allait enfin pouvoir renaître. Il le voulut ainsi.
Paul rentra chez lui, prit ses autres frères en ses bras, les serrant contre son cœur, les aimant, disant : "C'est fini !" et s’assit dans le jardin. Il vit un papillon blanc voler de rose en rose, sentit l’air chahuter les pétunias et la lavande en fin de floraison, huma le parfum des fleurs que le crépuscule exhalait. Le ciel était si sombre qu’il semblait raconter le tourment des jours passés à travailler. S’ouvrit dans un nuage un cercle de lumière superbe que le soleil transperça avec puissance, baignant l’ouvrier de sa lumière, le nappant de son rayon tel un baiser à une fleur épanouie, aveuglant au point de baisser le regard forcé d’être humble, rendant aveugle quelques minutes pour ne pas laisser de doute sur sa puissance et allongea ce frère sur le lit d’herbe pour qu’il se repose. Ses doigts s’allégèrent, dégonflèrent. Les plaies cicatrisèrent instantanément. La peau était redevenue aussi douce que de la soie finement tissée comme pour démontrer que le labeur a sa jumelle dans la rugosité de la peau qui n’a pas écouté la valeur de l’âme volontaire, contrairement aux mains violentes de ses frères témoignant pourtant depuis des décennies de la valeur de leur âme.
Il s’endormit, heureux. Tout était achevé.
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